Retour sur Chryssi Avgi et l’extrême droite grecque

[ Αναδημοσίευση από το Inprecor, N° 664-665juin-juillet 2019 ]


Par Andreas Sartzekis*

La bonne nouvelle des élections législatives du 7 juillet, c’est que le groupe Chryssi Avgi (Aube dorée) n’atteint pas les 3 % nécessaires pour entrer au Parlement, ce qui ne manquera pas de le fragiliser un peu plus et ne permettra pas à ses chefs, après leur condamnation pénale qu’on espère intervenir sans plus tarder, d’échapper à la prison. Cela dit, rien ne permet de se réjouir trop fort, et la soirée électorale avait quelque chose d’indécent : non seulement brusquement tout le monde revendique un rôle dans l’affaiblissement de Chryssi Avgi – on reste sidéré devant l’impudence de Kinal-Pasok ! – mais surtout, l’élection de députés du groupe néofasciste Elliniki Lysi (3,7 %) permettra aux fascistes de s’exprimer. Quand on additionne le total (6,7 % sans compter les miettes obtenues par quelques groupuscules comme Ellinon Synelefsi : 0,25%), et surtout quand on sait qu’aux côtés du nouveau Premier ministre, des fascistes mal recyclés sont très actifs, on voit que le combat antifasciste reste une priorité dans la nouvelle période.

Les premiers succès électoraux du groupe nazi Chryssi Avgi interviennent aux législatives de mai 2012 : alors qu’en 2009 ce groupe ne recueillait qu’environ 0,3 % contre 5,6 % au groupe d’extrême droite LAOS, présidé par Georgios Karatzaferis, qui gouvernera par la suite avec la droite et le PASOK (2011 – 2012) et fournira des cadres à la ND comme son vice-président actuel Georgiadis et l’ancien cogneur Makis Voridis, en 2012 Chryssi Avgi recueille 7 % contre 2,9 % à LAOS. Son apogée se situe aux européennes de 2014 : 9,4 %. Il « retombe » à 6,3 % aux législatives de janvier 2015 et plus sensiblement à 4,9 aux européennes de 2019.

On peut expliquer cet inquiétant succès de deux manières :

• D’une part, une montée continue du racisme et des idées d’extrême droite comme on peut le constater partout en Europe. Sur ce plan, on peut même paradoxalement dire que la résistance antiraciste en Grèce est exemplaire : en première ligne sur la question dramatique des réfugiés, que le pays a eu et a en charge d’accueillir en pleine période de crise et d’appauvrissement, la population grecque a fait preuve d’une solidarité antiraciste tenace alors qu’elle aurait pu accorder bien plus de voix aux « solutions » des tueurs nazis.

• D’autre part, alors que les partis institutionnels classiques s’effondraient (de 2009 à 2012, la ND passe de 33,5 % à 18,8 %, le Pasok de 43,9 % à 13,2 % !) sous l’effet de leur responsabilité devenue évidente dans la faillite du pays, plébisciter les solutions simplistes de l’extrême droite pouvait apparaître comme un recours classique devant la montée des « communistes » de Syriza (4,6 % en 2009, 16,8 % en 2012, 36,4 % en 2015), au moins pour la petite bourgeoisie, même si on sait qu’Aube dorée a aussi le soutien de quelques grands patrons.

Mais il ne faut pas oublier une autre dimension, particulière à la Grèce, qui permet de comprendre l’impunité dont a pu jouir ce groupe qu’on ne qualifiera même pas de « néonazi » (avec une enveloppe « modernisée ») mais de strictement calqué sur le parti d’Hitler : un führer, Nikolaos Michaloliakos, des cérémonies de salut au drapeau nazi, une idéologie raciste (contre les Juifs, les Arabes…) et se voulant élitiste, un obscurantisme religieux mêlant pseudo-conceptions païennes et défense « chrétienne » des familles blanches, des groupes de combat défilant dans les rues de quelques quartiers et y organisant la terreur, avec attaques et assassinats d’immigrés et de militant·es antifascistes, dont le meurtre du rappeur Pavlos Fyssas en septembre 2013. Or, ce n’est pas en 2012 que ce groupe commence à apparaître comme tel : il était depuis longtemps connu pour son idéologie et ses pratiques de cogneurs pour quiconque prêtait attention à l’extrême droite, et il faut ici saluer le fantastique travail de suivi et d’information mené depuis des dizaines d’années par le groupe de journalistes antifascistes autour de Dimitris Psarras, auteur de plusieurs livres sur Chryssi Avgi (1).

Si ce groupe a pu impunément exister depuis 1980 (sous ce nom, son chef ayant précédemment flirté avec le terrorisme fascisant), c’est parce qu’en Grèce, l’histoire récente est celle de liens le plus souvent serrés entre la droite au pouvoir et l’extrême droite. En effet, que ce soit avec le dictateur fasciste Metaxas avant guerre, assassin de très nombreux militants de gauche, dont le seul titre de gloire est d’avoir dû, dans le cadre des contradictions nationalistes, s’opposer à l’invasion de la Grèce par les armées de son ami Mussolini. Que ce soit les gouvernements de droite d’après la guerre civile (1947-49) qui organisent la chasse aux anciens résistants et qui n’hésitent pas à faire condamner à mort le glorieux résistant Manolis Glezos, qui avec son camarade Santas avait arraché et fait disparaître le drapeau nazi de l’Acropole (il sera sauvé grâce à une campagne de solidarité internationale et une intervention de De Gaulle). Que ce soit les attaques de la droite contre la gauche dans les années 1960 (2) ou la junte fascisante des colonels (1967-74) avec ses tortures, ses exilés politiques et sa répression meurtrière (massacre de l’École Polytechnique, 17 novembre 1973). Que ce soit la poursuite des attaques contre la gauche et les mobilisations (assassinat en 1991 du syndicaliste enseignant Nikos Temboneras par un responsable régional de la ND) et plus récemment les attaques contre la jeunesse (meurtre du jeune Alexis Grigoropoulos le 6 décembre 2008 par des policiers) et l’extrême violence policière contre les travailleur·es et les jeunes refusant les mémorandums. Tout cela, quelles que soient les époques et les évidentes différences de degrés selon les moments, montre que sur le fond, la collusion entre droite et extrême droite est constante sur le plan idéologique d’anticommunisme primaire (aussi bien face au Pasok en 1981 que face à Syriza) qui fait dire à des dirigeants de la ND aujourd’hui qu’il faut enlever de la tête du peuple grec l’idée même que la gauche puisse revenir un jour au pouvoir ! Mais aussi sur le plan des méthodes, la droite n’ayant aucun scrupule à être très violente, même si bien sûr elle n’use pas en ce moment du discours et des groupes de combat de Chryssi Avgi.

Pour en revenir à cette dernière, elle apparaît donc heureusement comme affaiblie : c’est le fruit d’un côté des mobilisations de terrain du mouvement antifasciste, mais tout autant sinon plus de la panique qui s’est emparée de pas mal de ses membres après la mise en route des procédures judiciaires suivant le meurtre de Pavlos Fyssas : ce parti de tueurs s’est affaibli numériquement, et il a été forcé vu la situation de limiter ses apparitions musclées, même si elles ont partiellement repris ici ou là. Les mobilisations de quartier ont permis aussi de faire fermer de nombreux locaux de Chryssi Avgi et lors des dernières élections, à l’initiative d’élu·es d’Antarsya, des grandes villes comme Athènes ont refusé de lui accorder des stands publics dans les rues. Mais c’est le procès des inculpés d’Aube dorée qui doit aussi retenir toute notre attention, du fait qu’il est très éclairant sur les pratiques et le caractère criminel de ce groupe. Après avoir tout fait pour retarder le déroulement (le procès a commencé en avril 2015), il est, face à l’admirable mère de Fyssas, présente à toutes les audiences, un étalage de la lâcheté et du crétinisme de ses membres, dont la seule force était de pouvoir agir en horde contre des personnes isolées ou bien moins nombreuses, assurés pendant longtemps de ne pas être embêtés par la police (on se rappelle que, dans les quartiers où logent de nombreux policiers, Chryssi Avgi obtenait des scores exceptionnels). Ce qui ressort des auditions, c’est une structure pyramidale remontant jusqu’au chef, par ailleurs sans aucun charisme, ce qui veut dire que tous les crimes commis par Aube dorée sont bien de la responsabilité de la direction, et les piètres explications sur des militants qui n’étaient soi-disant pas au courant des ordres donnés pour aller en horde frapper Pavlos Fyssas ou qui sont allés se coucher avant font ressortir davantage et l’inconsistance politique de ses militants et son fonctionnement comme minable bande criminelle. Il semble que toutes les manœuvres pour essayer de ne pas impliquer le mini-führer aient désormais échoué, et l’image de Chryssi Avgi est durablement voire définitivement dégradée, y compris pour bon nombre de ses électeurs.

Pour autant, le danger de l’extrême droite violente et raciste demeure : un pseudopode de Chryssi Avgi, Elliniki Lysi (Solution grecque) dirigé par un présentateur de télé-achat raciste (vente de livres antisémites ou de la plus haute fantaisie sur les lois de l’univers…), Kyriakos Velopoulos (deputé de LAOS de 2007 à 2012, puis membre de la ND), qui avait sans succès voulu être candidat de Chryssi Avgi, a percé aux européennes de 2019 (4,2 % contre 4,9 % pour Aube dorée), et se prépare à prendre la relève de l’extrême droite nazie, même si en ce moment, il est sans troupes de combat. Avec un total de 9,1 % aux européennes, cette extrême droite est donc loin d’avoir baissé la tête, et la situation est d’autant plus dangereuse que le discours politique de la ND, porté entre autres par ses transfuges du groupe LAOS mais aussi plus largement, hurle à la nécessité de mesures policières et de préférence nationale, Mitsotakis lui-même expliquant que, comme les hotspots (camps d’accueil et d’enregistrement des réfugiés sur les îles face à la Turquie) ne peuvent pas fonctionner vu qu’ils sont surpeuplés, il faut se dépêcher de faire un tri pour renvoyer en Turquie les réfugiés qui ne relèveront pas de ce qu’il considère comme situation d’urgence… Et on ne peut qu’être inquiets aussi sur le devenir des réfugiés installés tant bien que mal dans le reste du pays, notamment dans des immeubles occupés.

Une très bonne nouvelle, c’est le succès du festival antiraciste annuel, qui s’est tenu début juillet : une nouvelle fois, ce sont des milliers et milliers d’antiracistes, jeunes ou moins jeunes, membres ou proches de toutes les variantes possibles de la gauche militante, qui ont fait entendre leur détermination : « Pavlos Fyssas vit, écrasons les nazis ! ».

Andreas Sartzekis


*A. Sartzekis est militant la Tendance Programmatique IVe Internationale (TPT) au sein de l’OKDE-Spartakos (section grecque de la IVe Internationale).

1. Un de ces livres est traduit en français : Dimitris Psarras, Aube Dorée, le livre noir du parti nazi grec, Syllepse, Paris 2014, 15,00 €.

2. Assassinat de Grigoris Lambrakis en 1963 : lire le roman Z de Vassilis Vassilikos (Gallimard, coll. « Folio », 1972) ou voir le film tiré du roman, tourné par Costa Gavras.


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