France: Luttes sociales et perspectives politiques

QUESTIONS à PHILIPPE POUTOU

pour la revue grecque »4» (revue de la Tendance Programmatique IVème Internationale, en grec se prononce »tou pou tou !…- tendance publique de la section grecque de la IV))

Sur la mobilisation à Ford-Blanquefort

– Dix ans après la mobilisation victorieuse à Blanquefort, quelles raisons vois-tu à l’impossibilité cette fois de faire plier Ford ?

C’est un peu comme si Ford nous avait eus à l’usure. Cela fait plus de 10 ans qu’on résiste aux menaces de fermeture, nous avions réalisé l’exploit en 2008-2011 d’imposer le retour de Ford qui était parti dans un premier temps, vendant l’usine à un repreneur bidon, et on avait imposé un accord qui engageait Ford jusqu’en 2018. Ford n’a jamais abandonné son objectif de fermer, diminuant peu à peu l’activité, diminuant les effectifs au fil des mois et des années. Les annonces de février et de juin 2018 sont la fin d’un processus. C’était prévisible, écrit dans le marc de café, on le savait, on le sentait venir mais nous n’avons pas eu la force de l’empêcher. Les collègues, anciens, près de la retraite, démoralisés, écoeurés, résignés, individualistes … tout ça n’a pas permis de construire une mobilisation. Et puis tout autour, du côté des pouvoirs publics, des collectivités territoriales, rien n’a été fait non plus, ils ont laissé faire Ford, cela a fini par coûter cher. C’est une chronique annoncée d’un gros gâchis, comme tant d’autres, y compris au même moment sur le territoire.

– On a pourtant l’impression d’une très forte popularité locale et nationale de votre lutte, d’une très large solidarité aussi ?

12 années de bataille, de manifestations, de blocage, d’initiatives diverses, au mondial de l’auto à Paris (5 fois), à Cologne (siège de Ford Europe) … Une lutte pour nos emplois directs mais aussi en permanence pour les emplois induits dans la région (environ 2000). La dénonciation d’une multinationale multimilliardaire et qui a encaissé toutes ces dernières années des dizaines de millions d’euros d’argent public, d’une fermeture scandaleuse, inacceptable. Oui tout cela, même si nous perdons, ça laisse des traces dans la population, ça a crée beaucoup de sympathie, de solidarité. Mais cela n’a pas suffi. Les gens disaient « bravo, ne lâchez rien, Ford c’est dégueulasse … » mais restaient « spectateurs », ne se sentaient pas complètement concernés, ne participaient pas aux manifestations … C’est dommage, il y avait les moyens pourtant de construire une mobilisation sur la région. Mais l’ambiance globale reste dominée par une forme de résignation terrible, et ce malgré le mouvement actuel des Gilets Jaunes.

– Que penser de l’attitude du gouvernement dans cette situation, avec le ministre Le Maire qui reconnait publiquement le bien fondé de votre lutte ?

Cela a été un peu la surprise de ces derniers mois. Alors que nous avions toutes les difficultés à mobiliser, le ministre de l’économie s’est positionné très clairement contre la fermeture, dénonçant même l’attitude et les choix de Ford, rendant hommage à notre lutte, à notre détermination à vouloir sauver l’usine. Derrière, le président Macron a lui aussi fait des déclarations allant dans le même sens. Comment des gens de ce gouvernement ultra-libéral, menant une politique favorisant au contraire l’impunité patronale ont pu se positionner ainsi ? Sans doute se rendent-ils compte des conséquences de leur politique, du plein pouvoir des multinationales, des conséquences graves de toutes leurs lois, réformes de ces dernières années qui ont construit l’impuissance de l’Etat, lui enlevant tous les outils pour agir efficacement sur les situation de ce genre. Ils sont comme des « cons » même quand ils veulent agir, au moins pour sauver la face, pour montrer qu’ils peuvent être efficaces à un moment donné, même là, ils ne peuvent pas faire grand-chose, à moins de s’opposer radicalement au pouvoir patronal. Ce qu’ils ne peuvent pas et ne veulent pas faire évidemment. Nous avons essayé de jouer sur ces contradictions, des petites brèches qui nous ont aidés car les déclarations du ministre ont renforcé la légitimité de notre lutte et en parlant de nationalisation temporaire de l’usine, cela a même donné une perspective crédible dans la perspective de sauver l’usine.Bon, on l’a vu, cela n’a pas suffi pour pousser jusqu’au bout et réussir.

– Quelles sont désormais vos perspectives ?

Le plan de fermeture de l’usine avec les licenciements a finalement été homologué par l’Etat le 4 mars. On peut dire qu’on a perdu non pas une bataille mais vraiment la guerre. Pour tous les collègues, l’heure est à préparer son départ le mieux possible. D’ailleurs, le PSE (ndt : Plan de Sauvegarde de l’Emploi , c’est à dire exactement le contraire puisque c’est un programme pour au mieux favoriser un reclassement professionnel ailleurs après les licenciements économiques effectués par une entreprise!) est un outil bien au point, avec le cabinet de reclassement, la machine est en marche pour faire partir les collègues, faire choisir une formation, une création d’entreprise, prendre le peu d’offres d’emplois, apprendre à chercher un emploi. Mais pour l’équipe CGT, la bataille continue quand même. Sur le terrain judiciaire, car nous allons attaquer Ford au TGI (Tribunal de Grande Instance) pour absence de motif économique dans le plan de fermeture de l’usine et pour abus du droit de refuser un repreneur qui était une solution crédible en fin d’année dernière. On ne fait pas particulièrement confiance dans la « justice » de notre pays, mais pourquoi pas. L’arrogance de Ford, ses profits, les subventions publiques, le contexte social actuel, tout cela peut faire que le juge nous donne raison, auquel cas, nous bloquerions le processus de fermeture. A voir donc d’ici cet été. A côté, nous menons la bataille pour réindustrialiser le site très rapidement, il y a un groupe de travail dans lequel on essaie de secouer les pouvoirs publics pour qu’ils agissent clairement, pour qu’il se confrontent à Ford. L’objectif est de récupérer le terrain, le bâtiment et les machines. Nous, on parle de « réquisition », eux parlent de rachat, mais quoi qu’il en soit, le problème est de reprendre l’outil de production pour le mettre à disposition d’un projet industriel. Là non plus on ne sait pas ce que nous pouvons obtenir mais la bataille est là, on pousse comme on peut, on essaie de passer par les brèches du système en mettant les pouvoirs publics devant leurs contradictions. Donc on ne lâche pas !

Sur le mouvement des Gilets jaunes 

– Après le 20ème samedi de mobilisation, quelle appréciation portes-tu sur le mouvement ? Son apport au climat social ?

Même s’il ne gagne pas, même s’il s’arrête maintenant, c’est un mouvement qui change la donne, qui laissera des traces, qui bouscule à gauche, dans les syndicats, dans la population, qui a réussi à montre la souffrance de millions de gens, à montrer l’urgence sociale de la situation, il a révélé aussi la violence des possédants et du pouvoir, du camp des privilégié (mépris social, insultes, dénigrements, culpabilisation, haine de classe), qui a sans doute permis d’ouvrir les yeux de beaucoup de monde. Parti de nulle part, ou plus précisément du dehors des organisations classiques du mouvement social, parti de la colère des gens dans des milieux géographiques différents (autour des villes, campagnes), dans des milieux sociaux différents (retraités, salariés, auto-entrepreneurs, petits artisans, petits paysans, …) ce mouvement est un bol d’air, enfin au moins un début de riposte, enfin une parole et des actes de contestation. Cela ne change pas de fond en comble ni le climat social ni la situation pour la population, mais ça modifie l’ambiance, les discussions, ça fait réfléchir, ça déstabilise et dérange le pouvoir. C’est une très bonne chose.

– Les Gilets jaunes soutiennent-ils concrètement votre lutte à Blanquefort ?

Le soutien était clairement visible dans les manifestations des samedis, auxquelles la CGT-Ford y a toujours appelé. Nous étions avec nos tee-shirt « stop aux licenciements ». Mais concrètement, à part une action devant un concessionnaire Ford avec un groupe de Gilets jaunes, nous n’avons pas su construire cette convergence pourtant si nécessaire.

– Après l’AG de Commercy vient de se tenir celle de Saint Nazaire. Peut-on en attendre un nouveau souffle pour le mouvement ?

Bien sûr qu’on peut attendre ce nouveau souffle. Même quand il y a de quoi être pessimiste, notre boulot c’est de tenter, d’aider, d’appuyer toute initiative qui va dans le bon sens. C’est le cas de ces assemblées générales qui revendiquent la convergence, le tous ensemble, le besoin de coordonner et de construire un mouvement social. Les bilans de ces initiatives sont positifs même si nous voyons bien que cela n’englobe pas tout le mouvement actuel. Mais au moins les problèmes sont posés et certains essaient d’y répondre.

– De manière générale, comment analyser la situation sociale du point de vue des luttes en cours ?

Difficile d’analyser. Nous vivons des moments très particuliers, très importants. Il y a une société de plus en plus inégalitaire, antidémocratique, violente, brutale. Et il y a une colère profonde dans la population qui se traduit par un mouvement original, suffisamment fort pour faire entendre la souffrance, le ras le bol, les aspirations à plus de justice et d’égalités sociales. Mais après plus de 5 mois, on voit aussi un mouvement qui peine, qui risque de s’éteindre peu à peu. Que va-t-il se passer dans les semaines qui viennent ? est-ce que le gouvernement, les classes possédantes vont réussir à faire taire la contestation ? Ou bien est-ce qu’il va y avoir un déclic qui va provoquer l’embrasement de la révolte ? Tout est possible.

Sur les perspectives à gauche

On est dans une période bizarre : la gauche semble moins que jamais offrir de perspectives à court terme, et on a l’impression que personne ne veut ou ne peut faire alliance avec personne. Erreur de ma part ?

La gauche ? On ne sait plus trop quel sens cela peut avoir. Pour le moins, elle est divisée, marginalisée, parfois absente, incapable de se reconstruire. A l’image des élections européennes, avec au moins 5 listes pour parler de la gauche institutionnelle classique. La gauche paye les reniements et trahisons de ces dernières années. Elle paye aussi les reculs sociaux, les défaites sociales, les désillusions, les pertes de conscience et de confiance collectives. Le problème pour nous est de reconstruire une « gauche » combative, lutte de classe, révolutionnaire. Cela passera certainement par le regroupement de militants politiques, syndicaux, associatifs qui sont aujourd’hui éparpillés dans plusieurs organisations, d’autres pas organisés. Il y a du travail !

– Elections européennes : le NPA ne présente pas de liste, alors que nous connaissons une période de replis nationalistes, même dans la gauche européenne (cf en Grèce notamment). Il appelle à voter LO : un moindre mal ? Quelle campagne internationaliste peut mener le NPA dans cette situation ?

Nous ne présentons pas de liste essentiellement pour une raison financière : nous n’avons pas l’argent suffisant. L’élection c’est un sport de riche. Aussi parce qu’une majorité d’entre nous étions peu motivés pour nous lancer dans cette élection. La population porte très peu d’intérêt à cet épisode électoral, il y a le mouvement social des Gilets Jaunes qui absorbe pas mal de notre motivation et énergie et globalement nous n’avons pas les mêmes forces qu’auparavant. On sait bien que cela enlève la possibilité de faire entendre largement une voix anticapitaliste, antiraciste, écologiste, féministe et surtout internationaliste, pour un soutien aux migrants et pour l’ouverture des frontières. Mais nous mènerons une campagne politique sur ces idées pendant cette période. Nous allons organiser des réunions publiques de manière un peu plus intensive. On va tenter de se faire entendre malgré l’absence de liste. L’appel à voter LO est à la fois une position inévitable (la seule liste internationaliste), quand même pas le moindre mal. Mais c’est vrai que nous pouvons en vouloir à LO, à son sectarisme. LO a refusé de faire liste commune avec nous, justement sur le terrain de l’internationalisme et de l’anticapitalisme. LO préfère être seul, c’est un tort qui est aujourd’hui une aberration et qui a forcément des conséquences fâcheuses.

– De manière générale, quel regard portes-tu sur le NPA aujourd’hui ? Après la période du »parti des 10 000 » (!), et malgré la grande popularité de ses porte paroles nationaux, on n’a pas l’impression d’un parti en plein développement, alors que la période a quelque chose d’exceptionnel ?

On est un parti fragilisé depuis un moment, qui souffre, qui manque de confiance en lui, qui doute … à l’image de notre camp social, à l’image du mouvement social, de la plupart des organisations militantes (syndicats, partis, associations). Nous ne sommes pas en grande forme mais nous ne désespérons pas non plus. On n’a pas abandonné l’idée ou l’espoir de construire un parti anticapitaliste, révolutionnaire, d’aider à regrouper les forces militantes, d’aider à construire le mouvement social, à recoller des morceaux. En clair, on est bien conscients de nos défauts, de ce que nous ne savons pas faire aujourd’hui mais nous tenons à être utiles, à jouer un rôle dans la période qui vient. Notre parole est entendue, appréciée, reconnue, nos idées sont vues avec sympathies, nos camarades sont investis dans nombres de combats, de collectifs. Malgré ses faiblesses, le NPA existe. C’est déjà pas mal.

– Dernière question : quand viens-tu nous rendre visite militante en Grèce ?! 

Il suffit juste de m’inviter. Vu que je vais être licencié en octobre, ça devrait me laisser un peu de temps durant les semaines qui vont suivre !

Interview donné à Christos Ionas, le 17/4/2019


Le texte grec: https://tpt4.org/?p=2818


https://tpt4.org/?p=2822

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