Gilets jaunes: occasion historique inattendue et prévisible!

« 4 », janvier 2019

France : la révolte des Gilets jaunes, une occasion historique inattendue mais tellement prévisible!

»la Suisse semblait déjà lointaine… De l’autre côté de ce no man’s land, c’était la France, un pays où l’on ne savait jamais très bien ce qui allait se passer dans l’année ou même dans le mois qui suivait.» (film suisse d’Alain Tanner, La Salamandre, 1971)

»Tout est à nous, rien n’est à eux! Tout ce qu’ils ont, ils l’ont volé! Partage des richesses, partage du temps de travail, ou sinon ça va péter, ça va péter!» (vieux slogan des manifs de la LCR puis repris par le NPA)

En ce début janvier, le gouvernement d’Emmanuel Macron et Edouard Philippe fait tous ses efforts pour que les medias donnent l’idée d’un mouvement Gilets jaunes constitué de voyous et de »séditieux» manipulés par l’extrême droite et l’extrême gauche (main dans la main!) qui n’aurait pour seul but que de renverser par la violence la République et son gouvernement. Pour mieux faire croire à une manipulation des Gilets jaunes par l’extrême-droite, l’accent est mis sur le nouveau livre de l’écrivain réactionnaire (dont la promotion est assurée par un ancien militant maoïste…), Michel Houellebecq, qui aurait eu le génie de prédire ce mouvement avec son dernier livre.

En fait, la bourgeoisie française une nouvelle fois se montre sinon la plus bête, en tout cas la plus sourde du monde : il suffisait d’être un peu à l’écoute du mouvement social pour entendre le mot d’ordre »ça va péter» scandé non plus par les seuls révolutionnaires , mais par la quasi totalité du mouvement social depuis plusieurs années. Et de fait, le mouvement des Gilets jaunes, cette incroyable mobilisation commencée en novembre et qui a concrétisé le »ça va péter», s’inscrit bien dans le sillage des immenses mobilisations de ces derniers mois, mais d’une manière elle inattendue, et avec des caractéristiques qu’il faut savoir examiner dans ses contradictions. Entreprise disons-le d’autant plus difficile que déjà des centaines d’analyses ont été faites à gauche mais aussi à droite et qu’entre son apparition et la situation en ce début janvier, le mouvement est en constante évolution du fait de sa dynamique interne mais aussi de l’apport de militant-e-s du mouvement ouvrier parmi lesquels les militant-e-s révolutionnaires. Cet article voudrait essayer de présenter le mouvement et de faire quelques hypothèses sur la suite, dont immédiatement nous pouvons dire qu’elle est conditionnée par l’implication que jouera dans les prochaines semaines le mouvement ouvrier organisé à un moment où le gouvernement, dans une totale impasse politique, joue ouvertement la carte de la provocation et de la répression.

UNE REVOLTE DE CLASSE

Le point de départ du mouvement pouvait paraître secondaire : le refus par des lanceurs de pétitions en ligne d’une »taxe carbone» que Macron voulait faire passer comme mesure écologique, mais qui d’une part ne l’était pas (elle aurait servi avant tout à s’ajouter aux mesures de tentative de réduction du déficit) et surtout frappait de plein fouet les travailleurs/euses des couches populaires hors des grandes agglomérations et obligés de prendre leur voiture pour aller travailler, faute de transport en commun, et qui auraient dû payer encore un peu plus pour l’essence. A la suite de quelques pétitions ayant connu un fort succès, des appels à mobilisation locale ont fleuri un peu partout, avec différentes sortes de blocages et l’invitation à porter un gilet jaune. Double symbole que ce gilet : certes, c’est le gilet que doit posséder l’automobiliste, mais loin de ne concerner que ces derniers, ce gilet, c’était bien plus le symbole de tous ceux et celles que le libéralisme de tous les gouvernements passés et actuel laissent en panne sur la route sociale, réduits à des conditions de vie de pauvreté ou proches de la pauvreté. D’emblée, le mouvement contenait une dimension sociale très large, et très vite, ce mouvement a reçu le soutien de 3/4 de la population, et c’est cette dimension, bien plus que le relai opportuniste par des chaines télé d’info en continu qui explique cette popularité.

Dès le début, le pouvoir a tenté de montrer ce mouvement comme opposé à la défense de l’environnement : le démenti s’est joué sur 2 volets! D’une part, par l’accueil chaleureux qui a été donné ici ou là par les Gilets jaunes aux cortèges des manifestant-e-s lors des très réussies marches pour le climat le 8 décembre (»Aux arbres, citoyens!»), sans compter que dans plusieurs villes, les cortèges jaunes et verts se sont mélangés pour bien illustrer que les refus d’être sans un euro à la fin du mois ou avec une planète morte à la fin du siècle sont complémentaires, et que le combat social et environnemental doit être commun. D’autre part, très vite le combat s’est élargi : revendications contre d’autres taxes, avec discussions sur la différence entre taxes et impôt, pour le rétablissement de l’impôt sur la fortune (ISF), que Macron, le »président des très riches», s’était empressé de supprimer après son élection, contre la suppression de services publics locaux (poste, maternité, école…). Exemple entre des centaines du comité d’Apt (Provence), région où le parti de Le Pen est très fort, avec une politique ouvertement pro-libérale : »SMIC à 1500 euros net / hausse des salaires et retraites avec indexation sur le coût de la vie / échelle des salaires de 1 à 10 / rétablissement de l’iSF et arrêt des cadeaux au patronat / rétablissement des services publics sur tout le territoire…». Et alors que les premières estimations fondées sur l’appartenance sociale des lanceurs de pétitions voyaient un mouvement petit bourgeois autour de couches moyennes déclassées (cadres moyens, transporteurs, chefs de petites entreprises…), l’élargissement rapide de la mobilisation montrait une appartenance de la majorité aux couches populaires, salarié-e-s avant tout, avec de nombreux chômeurs/euses, employés, agents territoriaux ou hospitaliers, petits retraités paupérisés. Beaucoup de femmes participent à ces mobilisations, et parmi elles, de nombreuses mères de familles monoparentales, pour qui dépenser 10 euros de plus ou de moins par mois est un problème vital. Une enquête (parmi d’autres) menée dans la ville ouvrière de Dieppe en Normandie montre que plus de la moitié des Gilets jaunes participent à leur 1er mouvement social, avec 60% des participant-e-s entre 25 et 54 ans, et un très fort soutien populaire. L’élargissement des revendications et leur caractère de classe provient bien de cette évolution, et les théories dangereuses visant à opposer une France des villes périphériques aux grandes villes ou villes moyennes avec leurs banlieues en a heureusement pris un bon coup dans l’aile : en s’élargissant, le mouvement a montré que derrière des différenciations géographiques évidentes, une unité sociale de classe existe et ne demande qu’à exister … ce qui remet heureusement en question le fait de se laisser enfermer dans la caractérisation simpliste et dangereuse de »peuple français», chère aux nationalistes et à Mélenchon.

UNE CLARIFICATION POLITIQUE TOUJOURS EN COURS

L’une des raisons qui ont fait hésiter une bonne partie de la gauche à rejoindre le mouvement dès son apparition, c’est, en dehors de l’interrogation sur le caractère de classe de la revendication contre la taxe carbone, le fait que parmi les lanceurs de pétition figurait un militant connu de l’extrême droite en ligne, et que certains initiateurs se prétendant apolitiques étaient en fait d’anciens candidats de la droite ou de l’extrême droite aux élections. Et les fascistes ne cachaient qu’à peine leur volonté de »guider» le mouvement dans une direction raciste et conforme à leur clientèle (contre les impôts, contre les fonctionnaires …). Or, très vite, le mouvement de par sa dynamique et les discussions lancées en particulier par des militant-e-s syndicaux et de la gauche politique, a écarté une orientation d’extrême droite, et cela dans un contexte pourtant favorable à cette dernière, d’autant que le mouvement syndical était peu présent au départ. Les tentatives de faire reprendre en charge des revendications contre les immigrés, les gesticulations de Le Pen et autres marionnettes contre le Pacte dit de Marrakech, qui permettrait d’après eux de chasser les populations d’Europe pour y installer les immigrés (!) n’ont eu aucun succès, et on a pu voir dans les cortèges des gilets jaunes des immigrés parmi lesquels des femmes voilées que les fascistes aimeraient tellement expulser de France! Pire pour les fascistes : à Caen, ville normande en pointe dans le mouvement, la mairie ayant refusé une salle, c’est dans un squat de migrants que les centaines de gilets jaunes ont pu tenir leur récente Assemblée Générale, les quelques fascistes locaux ne pouvant que cacher leur rage de voir les rapports chaleureux et solidaires entre Gilets jaunes et occupants du squat !

Des enquêtes entre fin novembre et mi-décembre (Le Monde, site Mediapart) ont montré que si les 2/3 des participants aux gilets jaunes se voulaient sans appartenance politique, parmi ceux qui s’en réclamaient, 42% se définissaient de gauche, 15% d’extrême gauche, 13% de droite et 5% seulement d’extrême droite! Cela ne signifie pas pour autant que le danger de »récupération» par l’extrême droite est définitivement écarté : d’une part les fascistes tentent toujours d’apparaitre -récemment encore un sinistre comédien anti sémite a réussi à organiser une provocation par un groupe de crétins racistes, relayée bien sûr par plein de télés pour déconsidérer le mouvement. Et d’autre part, nous y reviendrons, le pouvoir a tout intérêt à faire apparaître ce mouvement comme dirigé par l’extrême droite, et cela fait partie de ses actuelles provocations verbales…

L’ORGANISATION DU MOUVEMENT

Ce qui a été le plus souvent mis en avant, ce sont 2 caractéristiques : le refus de »chefs», et la volonté de manifester à Paris. Si elles sont importantes, elles ne doivent pourtant pas en masquer 2 autres, décisives : les actions à la base, les efforts d’une démocratie à la base.

On a beaucoup écrit sur le refus de chefs chez les gilets jaunes. Ne serait ce que pour mettre en doute cela : depuis novembre, on a pu voir plusieurs figures occuper les écrans nationaux, et certains Gilets jaunes sont des figures médiatiques. En fait, ce qui les a lancés, c’est leur succès sur les réseaux sociaux et le fait d’être à l’initiative de pétitions. Ce qui en fait bien sûr des personnages potentiellement dangereux, n’étant élus par personne mais disposant d’un public d’internautes : ainsi, 2 des Gilets jaunes connus nationalement se filmaient en décembre pour s’inquiéter du »Pacte de Marrakech». Un autre, ancien candidat de l’extrême droite, souhaitait sur son compte que le pouvoir soit remis pour 6 mois à un militaire!… Et il est clair que certain-e-s des plus connus de ces gilets jaunes rêvent de carrière politique et de petit pouvoir, en profitant justement de la situation actuelle. Mais en même temps, il faut souligner que cette volonté d’absence de chefs est très forte : dès qu’une des figures connues a tenté une démarche l’assimilant à un porte parole, elle a été désavouée violemment! Ce refus vient de loin : il est la réponse du mouvement à la confiscation de la parole politique par les élus de la 5ème République, que ce soit par la droite ou par le PS (trahissant en outre ses engagements). De ce point de vue, Macron est un dangereux extrémiste : non seulement il prétend avoir été élu pour réaliser son programme alors qu’il n’a obtenu que 18% des voix des électeurs au 1er tour de l’élection présidentielle, et une petite majorité au second tour strictement pour faire barrage à Le Pen, mais en outre, son gouvernement de monarque au service des seuls très riches, traitant par le mépris le mouvement ouvrier et populaire, en fait le symbole de ce refus des représentants coupés du peuple ou de la base, ce qui ouvre certainement la crise la plus grave de la 5ème République fondée par De Gaulle sur un coup d’état faut-il rappeler !

Les images de manifs à Paris, suivies de bout en bout par des équipes de télé d’info en continu, sont une des marques du mouvement auprès d’un large public, à tel point qu’un historien du mouvement ouvrier a prédit la fin des Gilets jaunes quand telle chaîne (BFM) n’y verrait plus d’intérêt pour son audience! De fait, le mouvement a compris très vite l’importance d’une forte apparition dans la capitale : en mettant en avant Paris comme lieu de tous les organes centraux du pouvoir, ils ont ainsi rejoint les préoccupations de tout mouvement social d’une centralisation de la lutte. Mais à la différence du mouvement syndical »classique» de toutes ces années de luttes dévoyées, ils se sont efforcés d’aller frapper à la porte du pouvoir, en essayant dès le départ de diriger les manifs vers l’Elysée, demeure de Macron, qui par ailleurs avait récemment méprisé ceux qui le contestent en déclarant : »Qu’ils viennent me chercher». La mise en pratique concrète de la réponse à cette provocation est aussi un des facteurs qui a assuré la popularité du mouvement, faisant au moins jusqu’à la fin décembre passer comme secondaires les actions violentes et diverses, car, en dehors d’actes minoritaires de la mouvance autonome ou de l’extrême droite, ce sont des milliers de manifestant-e-s poussés à bout par l’intransigeance et la morgue de Macron et des siens qui n’ont pas hésité à s’affronter à la police et ont continué, même après avoir subi une répression de plus en plus violente et dangereuse des corps armés du capital. On compte en ce début janvier autour de 2000 blessés, dont des dizaines gravement, sous les coups de la police (elle même a eu quelques centaines de blessés), et si 9 personnes sont mortes autour des blocages de routes à cause d’automobilistes surpris ou furieux, une vieille dame a elle été tuée à sa fenêtre par un tir de flash ball policier à Marseille.

Mais ces manifs parisiennes, refusées d’ailleurs par de nombreux Gilets jaunes qui préfèrent manifester chez eux, n’auraient jamais pu avoir lieu si elles ne s’étaient pas appuyées sur les actions locales, dont la plus connue est celle des blocages de routes, d’autoroutes, des opérations de péages gratuits. A partir du 17 novembre sont apparus 2500 blocages de carrefours autour de centaines de localités, tenus par au moins 300 000 gilets jaunes (information figurant dans l’excellente analyse de notre camarade du NPA Patrick Le Moal »L’impétueux mouvement des Gilets jaunes déstabilise l’offensive néolibérale de Macron»)! Mais ces blocages ont pu être aussi , comme lors des grandes mobilisations ouvrières, celles de raffineries de pétrole, de chaînes de supermarchés, d’entrepôts, d’Amazon etc. Et le point de ralliement local des gilets jaunes a souvent été un ou des ronds points de la ville, où bien souvent, les groupes locaux se sont installés jour et nuit, mêlant hommes et femmes, travailleurs/euses en activité (certains prenant des congés sans solde!) ou en chômage, retraité/es et étudiant/es. Ce »mouvement des ronds points», comme on a pu l’appeler, a mis dans le mouvement des dizaines de milliers de personnes et il a trouvé là des racines très fortes, et du coup a développé d’autres activités solidaires, comme des soupes populaires.

De ce point de vue, il est beaucoup plus avancé que le mouvement Nuit Debout de 2016. Mais là où il le rejoint, c’est comme lieu d’échanges : c’est là qu’ont progressé les réflexions sur les revendications, et c’est là aussi que, même s’ils étaient présents, les fascistes n’ont pas pu faire passer leur message raciste. Et c’est là aussi que commence à se développer ce qui est un objectif nécessaire : la structuration démocratique du mouvement. Il devient peu à peu évident qu’autant le refus de s’en remettre à des petits chefs et/ou futurs notables est insupportable, autant le mouvement a besoin de s’auto-organiser, en se donnant tous les moyens et d’élaborer ses revendications de la manière la plus démocratique qui soit, et de contrôler celles et ceux qui à un moment doivent être les représentants locaux pouvant aller discuter à l’échelon local supérieur. Un comité d’une ville de Lorraine, Commercy, a fait des propositions en ce sens, et cela semble lancer une dynamique dont les Gilets jaunes auraient tout à gagner : »Depuis Commercy, nous appelons donc à créer, partout en France, des comités populaires qui fonctionnent en Assemblées Générales régulières. Des endroits où la parole se libère, où on ose s’exprimer, s’entraider. Si délégués il doit y avoir, c’est au niveau de chaque comité populaire local de gilets jaunes, au plus près de la parole du peuple. Avec des mandats impératifs, révocables et tournants. Avec de la transparence. Avec de la confiance.» (2 décembre). »Depuis Commercy, nous appelons maintenant à une grande réunion nationale des comités populaires nationaux.» (30 décembre).

Et face à la conduite antidémocratique de la vie politique par Macron, une grande discussion est en cours chez les Gilets jaunes sur la nécessité de pouvoir contrôler et révoquer les représentants, mais aussi de proposer des lois ou des orientations : cela prend la forme d’une revendication devenue une des principales dans les manifs des derniers jours (à côté de »Macron démission!»…) : celle du Referendum d’Initiative Citoyenne (RIC). Le risque existe que ce RIC , sur lequel Macron, le PS, la droite et l’extrême droite mais aussi Mélenchon s’accordent avec des variantes plus ou moins importantes, soit une voie de garage pour démobiliser ou en tout cas diviser le mouvement, mais cette revendication renvoie à un désir de démocratie directe, même si on rappelle dans le mouvement que la victoire de gauche au referendum sur la constitution européenne en 2005 avait été balayée par Sarkozy et qu’un referendum peut être un bon outil mais pas suffisant. Cela permet aussi d’insister sur un aspect déterminant pour aller de l’avant : l’auto-organisation à tous les échelons. En même temps, cette question de referendum s’inscrit dans une problématique décisive : de mai 68 aux Gilets jaunes, on a beaucoup discuté et pratiqué en France sur les formes de démocratie. D’un côté, les limites de la démocratie représentative, caricaturée jusqu’au dégoût (les Gilets jaunes rejettent la »classe politique») dans les institutions bourgeoises, de l’autre, la nécessité d’une démocratie directe, obligée pour ne pas être que formelle de se lier à une forme de démocratie représentative. Et on peut parler à cette étape d’un véritable mûrissement politique sur ces questions politiques, entre les propositions d’auto-organisation, comme à Commercy, et les ateliers d’éducation populaire sur les referendums, comme cela a été fait à Montpellier.

Du COTÉ DU MOUVEMENT SOCIAL  : SAVOIR SAISIR LES ENJEUX

On le voit : en deux mois, les Gilets jaunes ont coloré de rouge leur mouvement, que ce soit sur les revendications ou le questionnement sur l’organisation. Sans qu’on puisse bien sûr prédire de ce qui se passera dans les prochaines semaines, il est important de scruter comment la gauche française s’est déterminée par rapport à une révolte qui, ironie de l’histoire, semble beaucoup plus être la réplique pour honorer le cinquantenaire de mai 68, attendue en vain au printemps malgré la très forte mobilisation des cheminots et des étudiants entre autres secteurs. Il est évident que si l’entourage de Macron qualifie les Gilets Jaunes de fascistes, c’est par peur que la gauche organisée s’associe enfin au mouvement en cours, ce qui est de toute façon la clé pour une victoire sociale et politique, dans des conditions à préciser.

Et pourtant, aux premiers jours de l’apparition des Gilets jaunes, les partis de gauche ont gardé fortement leurs distances, avec une double crainte : celle de manipulations par l’extrême-droite qui fidèle à ses pratiques, agissait en interne pour donner à ce début de mobilisation ses caractéristiques contre les impôts, contre les immigrés, contre le monde politique »tous pourris» (sauf Le Pen, bien sûr, pourtant poursuivie en justice pour fraudes autour du financement électoral!). Et de fait, on a assez vite repéré quelques figures connues, entre un pétitionniste fasciste et un activiste anti-sémite, sans oublier les porteurs de drapeaux nationaux à innocentes fleurs monarchiques… Autre facteur de réserve : le fait que le mouvement ait été lancé grâce à une combinaison entre réseau social et chaines de télé privées, couvrant en permanence la mobilisation … privilège que n’avaient jamais eu les mobilisations contre la casse des retraites, les luttes des étudiants ou des cheminots, vus au printemps avant tout sous l’angle de la gêne qu’ils créaient aux usagers, »pris en otage» selon l’expression rituelle des medias dominants. D’où une gêne certaine à gauche, mais qui ne durera pas : d’ une part parce que dès le début, des militants syndicaux ou de la gauche politique ont participé localement à des mobilisations, d’autre part parce que très vite, des partis comme France Insoumise ou le NPA ont perçu la dynamique sociale des Gilets jaunes. Ainsi, dès le 20 novembre, le tract central du NPA appelait à agir classe contre classe et précisait : »ces revendications ne pourront être imposées que par un mouvement de grève et blocage de l’économie du pays. Sur le plan local comme national, le mouvement ouvrier -syndicats, associations et partis politiques doivent prendre des initiatives en ce sens…». Même si cette compréhension quasi immédiate est moins vraie pour le PCF ou Lutte Ouvrière, la gauche politique s’est globalement rangée aux côtés de la mobilisation, ce qui n’est pas le cas des directions syndicales!

En effet, l’attitude des directions nationales est tout simplement honteuse et même suicidaire : alors que le taux de syndiqués en France est autour de 8% des salarié-e-s, avec un terrible passif ces dernières années, où tout a été fait par les directions majoritaires pour étouffer les luttes, soit directement (CFDT), soit par des manœuvres (CGT, FO), le surgissement de cette mobilisation certes atypique mais pas surprenante vu la colère sociale accumulée, a été vue comme contraire aux intérêts …. de la caste bureaucratique, d’abord parce que les Gilets Rouges eux-mêmes se disaient méfiants par rapport aux syndicats (mais qu’est ce que cela veut dire exactement?!), mais surtout parce que les formes de lutte déterminées (blocages, manifs avec affrontements assumés) sont tout ce que les bureaucrates détestent, eux qui acceptent sans broncher l’appellation libérale de »partenaires sociaux» , acceptant de neutraliser l’activité syndicale en faisant siéger les représentant-e-s dans des centaines de commissions bidules dépourvues de dynamique sociale, et ont par leur passivité conduit les travailleurs/euses à un sentiment de défaitisme. Alors, au lieu de voir que ce mouvement »constitue une occasion historique (…) de ramener vers elles des pans entiers d’une population qu’elles cherchent depuis des années à syndiquer » (Gourgues et Quijoux, »Syndicalisme et gilets jaunes»), d’autant que près d’un gilet jaune sur deux a déjà participé à une grève (contre 1/3 pour l’ensemble des salarié-e-s), les directions nationales de tous les syndicats sauf Sud Solidaires se sont empressées de signer début décembre un appel à »engager le dialogue» et la »négociation» avec le gouvernement, condamnant »toutes formes de violence dans l’expression des revendications»! Macron n’en demandait certainement pas tant , mais le grand motif de satisfaction pour la bureaucratie syndicale, suite à un premier échec de la CFDT à être accepté par Macron comme intermédiaire avec les Gilets jaunes, c’a été de pouvoir ensuite être admis à la table de ce gouvernement refusant jusqu’ici tout »dialogue social», et de pouvoir retrouver le charme de ces réunions »au sommet» qui se sont toujours achevées au détriment des travailleurs/euses!

Heureusement, le syndicalisme reste malgré tout vivant en France : en fait, dès le départ, de nombreux militants syndicaux ont participé aux Gilets jaunes, sans attendre l’avis de leur confédération! Philippe Martinez, le dirigeant de la CGT, a lui-même hésité : il avait pris contact avec les gilets jaunes, ce qui a rendu ensuite encore plus honteuse sa signature du communiqué intersyndical. Et les conséquences de cette signature ont été assez tumultueuses, avant tout dans la CGT, avec par exemple une déclaration rageuse de la Fédération Chimie CGT (le communiqué est un »coup de poignard dans le dos de ceux qui luttent actuellement»), mais on a vu aussi de nombreuses instances locales de la FSU protestant contre la signature du principal syndicat enseignant. Et surtout, on a vu de plus en plus de militant-e-s syndicaux, avec souvent des cadres locaux, aller à la rencontre des Gilets jaunes, avec leur étiquette syndicale, pour discuter des revendications, ce qui a évidemment aidé à avancer, mais aussi pour proposer de l’aide concrète, ce qui a souvent été bien pris. Et les concessions faites par Macron, aussi faussées soient elles puisque ce sont les contribuables qui vont les financer, renforcent chez de nombreux militant-e-s la conviction que ce mouvement va dans le bon sens. Car, comme le souligne Patrick Le Moal, « pour la première fois depuis 2006 et la victoire contre le CPE (Contrat Première Embauche, mesure du gouvernement de droite pour imposer un salaire diminué aux nouveaux embauchés dans une entreprise. Note du rédacteur), après les défaites cumulées depuis la bataille de 2010 sur les retraites jusqu’à celle sur les lois Travail ou la SNCF, un mouvement social est parvenu à obliger le gouvernement à reculer’‘! Du coup, on a vu se dessiner un double mouvement du côté syndical : d’un côté, de timides tentatives bureaucratiques d’appeler à quelques actions parallèles -surtout pas communes!- comme la grève du 14 décembre qui dans sa forme traditionnelle n’a pas connu grand succès; de l’autre, des tentatives syndicales de faire le lien concret avec les Gilets jaunes pour avancer dans la mobilisation : ainsi le préavis de grève d’un mois de la CGT Services Publics, pour soutenir la lutte des »Gilets jaunes, gilets rouges et sans gilets». Ainsi encore l’appel signé par SUD, le NPA, France Insoumise, ATTAC pour manifester le 15 à Paris, jour de manif des Gilets jaunes, et de fait, ce cortège très dynamique a été très remarqué, ne serait ce que pour son organisation qui l’a fait échapper aux provocations policières.

Sur le plan social, il faut rajouter au moins 2 éléments qui ont renforcé la dynamique sociale du mouvement. D’une part, c’est le fait que lors de 2 samedis ont eu lieu, en même temps que les rassemblements des Gilets jaunes, des manifs »classiques» très importantes : les premières, le 24 novembre, c’était les manifs contre les violences faites aux femmes. A Paris, le cortège, très vivant, très populaire, a rassemblé au moins 20 000 manifestant-e-s (bien plus que les Gilets jaunes à Paris), rencontrant sur son passage quelques Gilets jaunes, et dans quelques villes, les cortèges des unes et des autres se sont rassemblés. Effet important : de par leur nombre, les femmes jouent un rôle important, et une conséquence de leur forte participation, ce sont plusieurs manifestations de femmes Gilets jaunes le 6 janvier, pour rappeler leur surexploitation, revendiquer des droits sociaux mais aussi dénoncer ironiquement la tendance macho-viriliste de Gilets jaunes dans les affrontements avec la police! Autre manif, elle aussi fort réussie, le 8 décembre pour le climat, on l’a évoquée plus haut. Ce qu’il faut souligner, c’est que ces 2 initiatives, loin d’être en opposition (comme l’espérait le gouvernement au moins pour celle sur le climat), ont permis de tisser des liens avec les Gilets jaunes qui ne peuvent qu’enrichir la dynamique générale. Et l’autre élément, qui mériterait une analyse précise, c’est l’apparition début décembre du mouvement lycéen, se remobilisant enfin après une longue période d’atonie -en particulier au printemps, où ils auraient pu faire basculer la situation, s’ils s’étaient mobilisés aux côtés des étudiants! Ce qui est clair, c’est que si leur mobilisation reposait sur le refus de 3 réformes accentuant terriblement la sélection sociale, ils ont dès le départ voulu affirmer leur solidarité avec les Gilets jaunes. Et vu la place importante des lycées professionnels -là où vont surtout les enfants d’ouvriers- dans cette mobilisation de décembre, on a entendu de nombreux lycéens rappeler que leurs parents étaient dans les Gilets jaunes. La réaction du très libéral Macron à cette irruption , certes limitée, de la jeunesse scolarisée dans les mobilisations, a été à la hauteur de sa peur que la vague grossisse alors et emporte tout : on a rarement connu répression aussi terrible contre la jeunesse. Charges de police contre les jeunes, en pointant souvent les jeunes connus comme militant-e-s,, mais aussi contre les profs ou les parents qui protégeaient les jeunes, refus des administrations de donner des salles pour des AG, tout a été fait pour faire peur et pour empêcher le développement du mouvement, par ailleurs freiné par le fait que, malgré des AG parfois impressionnantes dans certaines facs, les étudiants n’ont pas repris leur mobilisation du printemps. Et déjà, l’une des scènes de répression qui restera gravée comme une honte indélébile pour la police et ses responsables est devenue un des gestes phares de toutes les manifs, qui la reproduisent comme dérision mais aussi comme rappel de l’incroyable répression à l’oeuvre contre la jeunesse : à Mantes la Jolie, banlieue populaire très lointaine à l’ouest de Paris, les policiers ont encerclé 153 manifestants lycéens, et les ont fait mettre à genoux mains sur la tête, dans une scène rappelant de sinistres rafles de sinistres époques, et la scène a été filmée par un policier qui ajoute des commentaires ironiques. »On n’oubliera pas!» : voilà pour des milliers et milliers de jeunes et moins jeunes la conclusion immédiate de cet acte, qui s’ajoute à la violence des policiers qui ont blessé parfois gravement des dizaines de jeunes.

Pour en revenir aux partis de gauche, il est évident que très vite, la gauche a modifié son attitude, mais, comme on l’a dit, avec plus ou moins de réserve selon les organisations. Ce qui peut nous intéresser en tant que TPT, c’est, en dehors d’une attitude assez frileuse du PCF qui peut pourtant être très opportuniste en vue des élections européennes, c’est l’action de France Insoumise et de ses alliés d’un côté, mais davantage celle de nos camarades du NPA, et cela se justifie d’autant plus que ces 2 organisations se sont impliquées très tôt dans le mouvement. Du côté de France Insoumise, il convient sûrement de souligner la participation de militant-e-s à la base, ce qui se comprend d’autant mieux que les Gilets jaunes représentent bien une partie de l’électorat de Jean Luc Mélenchon. Par contre, celui-ci, pas mal décrédibilisé depuis quelque temps (notamment pour avoir voulu se mettre au-dessus des lois lors d’une perquisition pour enquête sur les dépenses électorales), est particulièrement acritique sur le mouvement mais aussi sur certains de ses »représentants» (il a fait un éloge délirant d’un de ceux qui s’interrogeait sur la gravité du »Pacte de Marrakech»…). Et au lieu d’aller vers une clarification, ses déclarations enflammées sur la beauté du combat »du peuple» n’aident en rien à faire avancer la réflexion sur l’organisation démocratique du mouvement, qui, de manière quasi naturelle, porterait déjà dans 80% de ses revendications le programme de France Insoumise! Conclusion, au cas où il faudrait préciser : Gilets jaunes, venez sur ma liste pour les élections européennes et votez pour elle! Ce qui est terrible, c’est que Le Pen tient à peu près le même discours quant aux enjeux électoraux… Heureusement, du côté d’Ensemble, où militent entre autres des camarades de la IVème Internationale, plusieurs analyses rejoignent celles du NPA, même si on peut trouver quelques défenses inconditionnelles de Mélenchon et de FI, qui serait la forteresse assiégée par »le système» et par le reste de la gauche !… En tout cas, à cette date, il n’est pas sûr que ce positionnement de Mélenchon lui soit profitable : c’est le Rassemblement National (nouveau nom du Front National de Le Pen) qui est donné en tête des sondages, FI baissant sensiblement. Effet dérivé de l’absence de perspectives à gauche, ce dont Mélenchon dit se désintéresser puisque pour lui ne comptent que »les gens» et »le peuple».

Une nouvelle fois, le NPA porte donc sur ses petites épaules une lourde responsabilité , et pour le positionnement que doit avoir la gauche envers les Gilets Jaunes et pour la construction de perspectives à gauche, questions d’autant plus brûlantes que le mouvement des Gilets Jaunes secoue pas mal les habitudes! Au contraire d’une partie de la gauche, le NPA s’est engagé très tôt aux côtés des Gilets jaunes, en en comprenant clairement les causes (une colère sociale face au rouleau compresseur libéral mais aussi à l’inefficacité des journées d’action syndicale à répétition et ne cherchant pas à établir de rapport de forces). la dynamique sociale (la revendication initiale sur la suppression de la taxe carbone n’était pas »réactionnaire» et ne lançait pas un mouvement corporatiste). Dès lors, il s’agissait de soutenir et d’aider le mouvement de la manière la plus claire possible : pas question comme l’a rappelé plusieurs fois Olivier Besancenot (NPA) de mettre un Gilet jaune (au contraire d’un Mélenchon ou même de Wauquiez, le dirigeant de la droite, qui condamne aujourd’hui le mouvement!) : soutenir le mouvement, c’est pour le parti anticapitaliste aller, sans cacher son identité de militant-e-s politiques, en tant que NPA discuter sur les ronds points et manifester avec drapeaux et autocollants du parti les jours de rassemblements des Gilets jaunes. C’est aussi bien sûr affirmer le soutien du NPA par ses porte parole nationaux : de fait, les interventions et d’Olivier Besancenot, employé de poste, et de Philippe Poutou, ouvrier délégué CGT en pointe des luttes contre les licenciements (Ford tente de nouveau un passage en force pour fermer l’usine où il travaille près de Bordeaux), sont très appréciées des Gilets jaunes et bien au-delà. Car le soutien (avec en particulier un refus de condamner les violences qui sont le résultat du refus méprisant de Macron de changer de politique et de ses consignes répressives) ne se confond pas avec l’attitude béate et disons-le démagogique d’un Mélenchon. L’utilité du NPA, c’est aussi de mettre en avant des axes pour avancer : on l’a vu, dès le 20 novembre, les explications du NPA portent sur la nécessité de bloquer l’économie, de construire la grève générale pour gagner. Et ce point est d’autant plus important que comme le rappelait le 3 janvier le sociologue Michel Offerlé, au contraire de tous les conflits sociaux d’envergure, le patronat a été épargné jusqu’ici dans le conflit des Gilets jaunes, et le siège du MEDEF (le »syndicat» patronal) a été ignoré par toutes les manifs récentes alors qu’il est au coeur des beaux quartiers de Paris! Paradoxe d’autant plus fort que le mouvement s’en prend centralement au »président des riches»! Il y a là une carence dans la compréhension des responsabilités de la crise: les Gilets jaunes se mobilisent contre les conséquences de la crise sociale, et pas contre ses causes. Là aussi, paradoxe : la plupart des revendications sociales du mouvement s’inscrivent en cette période dans une dynamique de fait anticapitaliste, mais, refusant de pouvoir être étiquetés comme mouvement politique, les Gilets jaunes n’attaquent pas le capitalisme responsable de tous leurs maux! On voit les tâches d’explication intenses qui incombent aux militant-e-s anticapitalistes, du NPA en particulier! Mais les choses avancent peut-être, grâce à Macron : s’il a dû concéder vers la mi-décembre un certain nombre de mesures (sur le SMIC , sur la CSG des retraités…mais en refusant absolument de rétablir l’ISF!), le mouvement ouvrier et la gauche ont immédiatement réagi en montrant qu’aucune de ces mesures ne serait financée par le patronat, mais seulement par les salariés : ces explications sont aujourd’hui intégrées au combat des Gilets jaunes, qui ont compris que non seulement les mesures sont insuffisantes, mais que Macron ne défend pas seulement les riches, mais aussi le pouvoir du patronat! Il va être intéressant de faire connaître largement le montant des dividendes versés en 2018 par les 40 groupes français les plus riches à leurs seuls actionnaires : 57, 8 milliards d’euros!…

Ajoutons un élément important en ce qui concerne le NPA : on le sait, le parti anticapitaliste, après avoir compté près de 10 000 membres, a connu une période difficile, dont l’une des causes évidentes est le frein à son action unifiée du fait de l’existence de courants d’autant plus sectaires que leurs divergences avec la majorité sont souvent artificielles et incompréhensibles pour les non initiés! L’intérêt de la mobilisation inédite des Gilets jaunes est que, au moins pour l’apparition, on peut dire que, poussé par l’urgence qui a fait voler en éclat les marottes de tel ou tel courant sectaire (on a pu vérifier par exemple que le »Front social», un petit regroupement de quelques syndicats fétichisé par le courant »Anticapitalisme et Révolution» n’a évidemment joué aucun rôle important dans la protestation syndicale massive, véritable front social en formation et à développer, contre le honteux communiqué des directions nationales !), tout le NPA semblait sur la même ligne. Si cela se confirmait réellement, ce serait une bonne nouvelle pour la construction de perspectives à gauche, ce qui constitue la question de fond pour donner une issue victorieuse à cette incroyable mobilisation! Dans tous les cas, que le NPA puisse retrouver son attractivité initiale, sans sectarisme même si peuvent subsister des désaccords (par exemple : suivisme quelque peu acritique du courant Révolution Permanente par rapport aux Gilets jaunes), c’est un objectif que doivent se fixer tou-te-s les militant-e-s anticapitalistes! Et au-delà, des perspectives pour la gauche peuvent s’ouvrir comme le souligne Olivier Besancenot : »Ce mouvement doit créer une base politique pour une nouvelle constellation de forces sociales et politiques. En toute humilité, c’est ce que je pense nous devons espérer en premier lieu. Et je pense que nous devons examiner à fond tout ce qui n’a pas fonctionné dans les différentes tentatives de reconstruction de la gauche.»

QUELLES PERSPECTIVES EN CE DEBUT JANVIER ?

Si la suite des Gilets jaunes est évidemment conditionnée par les réponses que pourra apporter le pouvoir à cette crise majeure, qui a définitivement cassé la mécanique du soit disant »nouveau monde» de Macron, on peut affirmer que sur le fond, le roi est nu, son prestige auprès de la bourgeoisie est désormais bien entamé, et il ne reste donc au pouvoir que peu de réponses possibles, qui peuvent être données séparément ou en même temps. La première est celle de la répression, de plus en plus forte, de plus en plus encouragée (les policiers viennent d’obtenir une très sensible augmentation de salaire!). Il est évident que les consignes sont et de faire mal et de faire peur, mais de plus en plus de voix s’élèvent contre le surarmement de la police française, équipée comme pour la guerre et donc de moins en moins capable de savoir »gérer pacifiquement» les manifestations, comme on l’avait déjà constaté lors des derniers mouvements sociaux. Cette évolution est évidemment très grave, et dans le cadre d’une campagne pour les droits démocratiques larges, Besancenot n’est heureusement plus le seul à exiger l’interdiction des flash ball. Par ailleurs, une des priorités du pouvoir en ce moment est de faire évacuer les carrefours bloqués, et cela pour 2 raisons : officiellement, pour relancer l’économie, atteinte par ces blocages. Mais aussi pour tenter de faire disparaître les Gilets jaunes du paysage, leur popularité restant trop forte aux yeux d’un Macron qui, ne pouvant comprendre l’urgence sociale à la racine de ce mouvement, veut tout faire pour le faire disparaître! Et donc, en complément de cette répression violente, le pouvoir a donné ordre à ses juges de faire condamner lourdement les manifestants arrêtés, accentuant ainsi les politiques antérieures de criminalisation des mouvements sociaux : on a atteint aujourd’hui un nombre sidérant, plus de 3700 condamnations! Bien sûr, ce volet répressif peut décourager à terme le mouvement, mais, comme on l’a encore constaté après les déclarations martiales du 1er ministre cette semaine, tout cela n’arrive pas à cacher les inquiétudes du pouvoir et l’absence de réponse politique crédible. Les Gilets jaunes l’affirment : tout cela renforce le mouvement.

A côté de cela, et du fait qu’aujourd’hui encore 60% de la population soutient, presque 2 mois après son apparition, un mouvement pourtant caricaturé désormais comme violent et extrémiste par de nombreux medias (d’où des manifs devant des locaux de medias), Macron tente une réponse politique, en s’appuyant sur la demande forte de créer un RIC (cf plus haut). Il a décidé de lancer un »grand débat national» sur les questions les plus diverses … tout en affirmant haut et fort qu’il n’était pas question de changer de politique! Dans de telles conditions, la réponse des Gilets jaunes s’oriente vers un boycott, d’autant que le gouvernement lui-même semble hésitant devant cette initiative, qui risque surtout de faire apparaître un peu plus encore l’incompétence de ce gouvernement de vieux crabes et de jeunes technocrates qui ont osé affirmer récemment qu’ils sont un peu trop intelligents par rapport aux Gilets jaunes, et que c’est cela qui leur a fait faire des erreurs! De telles provocations aristocratiques permettent de comprendre pourquoi dans les manifs on voit des effigies de Macron caricaturé en Louis XVI et même parfois symboliquement guillotiné, ce que tente de criminaliser le pouvoir ! Par contre, il n’est pas exclu qu’une forme de referendum répondant en partie au RIC soit plus tard accordée : le pouvoir espère ainsi affaiblir les mobilisations et diviser le mouvement, d’autant que certains Gilets jaunes pensent très sérieusement déposer une liste aux élections européennes, ce qui provoque la colère de nombreux autres… En tout cas, les actuelles discussions sur le RIC au sein des Gilets jaunes ont pour but d’éviter d’une part que ce ne soit qu’un gadget pour mettre fin au mouvement et d’autre part qu’il devienne un simple instrument de régulation des institutions, comme on le voit en Suisse par exemple.

Le mouvement lui-même a connu une baisse dans la participation et l’activité en fin d’année. Si la dernière journée d’action nationale le 5 janvier a montré une reprise d’intensité, il est difficile en cet instant de prévoir la suite. Et cela pour une raison de fond, notée par Léon Crémieux (NPA) : construite en extériorité avec le mouvement ouvrier, syndicats et partis, la mobilisation des Gilets jaunes n’a pas pu bénéficier d’une convergence centrale nécessaire avec le mouvement ouvrier organisé, et cela en grande partie du fait de l’attitude irresponsable des directions syndicales nationales, sans oublier que la division de la gauche (certes, moins forte qu’en Grèce!) a des conséquences terribles du fait de l’absence de perspectives politiques crédibles. Du coup, cela pourrait permettre à l’extrême droite et aux courants racistes de tenter de revenir par la fenêtre, comme différents signes le montrent ces dernières semaines. Parmi ces signes, la manipulation par l’extrême-droite d’une enquête lancée par le Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE), instance officielle : prétendant vouloir connaître les thèmes sociaux préoccupant les Français, le CESE a organisé sur le mode discret mais officiel un sondage qui a porté en premier le mariage pour tous et en second la présence des immigrés! Aucun de ces thèmes ne figure dans les doléances des Gilets jaunes! Le CESE a fini par découvrir qu’une association d’extrême droite homophobe et raciste avait poussé ses adhérents à répondre et à faire répondre à l’enquête, en indiquant les 2 sujets qu’il fallait promouvoir … On le voit : l’extrême droite s’acharne, et si le mouvement des Gilets jaunes devait s’effilocher, elle essaierait à coup sûr d’en profiter et de réimposer sa ligne raciste (contre les juifs, contre les musulmans!).

La préoccupation est donc avant tout non pas de s’inquiéter des élections européennes (rivalités entre la FI, le PCF, les anciens socialistes comme Hamon…) mais bien d’offrir au mouvement le plus vite possible les moyens de son élargissement, pour aller vers la grève générale. A défaut d’une volonté des directions syndicales d’élargissement de la mobilisation, c’est donc par »en bas» que la convergence doit se construire, ce qui bien sûr s’accompagne d’initiatives permanentes pour faire changer d’orientation les directions nationales de la CGT, de FO, de la FSU… Il est décisif aussi que la jeunesse scolarisée reprenne ses mobilisations du printemps et de l’automne, dans un cadre unifiant (le slogan « Les vieux dans la misère, les jeunes dans la galère» est scandé et par les lycéens et par les Gilets jaunes!), contre une sélection sociale et un caporalisme qui renvoie l’école à ce qu’elle était avant même l’époque de De Gaulle. Plus que jamais, créer le »tous ensemble», pendant que cela est possible sans devoir retomber dans les routines désespérantes des procédures électoralistes des institutions bourgeoises ou même devoir subir une victoire électorale de l’extrême droite. Pour cela, la tâche des anticapitalistes est simple mais immense: offrir et permettre de construire une perspective politique d’émancipation unificatrice!

Athènes, le 10 janvier 2019

Christos Ionas

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