Pierre Vidal-Naquet : Un ami s’en est allé

Σπάρτακος 86, Σεπτέμβρης 2006


par Christos IONAS

La mort de Pierre Vidal-Naquet : Un ami s’en est allé

Pierre Vidal-Naquet, « historien militant », est mort fin juillet, à 76 ans, suite à une maladie qui l’affaiblissait de plus en plus, comme on n’a pu que le constater tristement lors de son passage à Athènes au printemps. Avec lui, c’est une figure extraordinaire qui disparaît : celle d’un savant prodigieux, qui n’a jamais séparé son œuvre d’une réflexion sur celle-ci et d’un engagement de premier plan pour les causes qu’il jugeait justes, ce qui l’a amené très souvent à cotoyer les militant-e-s révolutionnaires. Comment définir le parcours de Pierre Vidal-Naquet, humaniste nourri familialement par l’engagement de son grand-père juif dans la défense du capitaine Dreyfus –important et hésitant moment d’affirmation de la gauche en France- , marqué par l’arrestation et l’assassinat de son père résistant par la Gestapo et celui de sa mère en camp d’extermination nazi ? Vidal-Naquet revient aussi dans ses écrits sur les multiples rencontres -le surréalisme, des amis historiens- qui l’ont amené à être ce qu’il est devenu, un citoyen du monde, au sens actif qu’avait le mot citoyen selon lui à l’époque de la démocratie directe de l’Athènes antique. 

UNE APPROCHE RENOUVELEE DE LA GRECE ANTIQUE

Ce qu’on peut trouver de formidablement stimulant dans l’œuvre de cet historien, c’est le fait qu’il rompt avec une lecture intemporelle de l’histoire grecque classique –qui continue par exemple à dominer dans l’historiographie française du monde romain, comme il le note dans ses Mémoires (1995-98, à ma connaissance non traduit en grec, et c’est dommage!). Enrichie par de constantes relectures de textes « majeurs » et « mineurs » , par l’apport de l’archéologie, de l’ethnologie, de l’étude des vases, sa « grille de lecture » de l’Antiquité grecque est faite d’hypothèses et d’interprétations, et le livre selon moi le plus caractéristique sur ce plan est « le Chasseur Noir » (1981). Ainsi, étudiant l’éphébie athénienne, Vidal-Naquet note : « On doit, je crois, admettre que, à Athènes et dans bien d’autres régions du monde grec, à Sparte, en Crète, où des institutions très archaïques se sont conservées jusqu’en pleine époque hellénistique, le passage de l’enfance à l’âge adulte, celui de la guerre et du mariage, est dramatisé, dans le rite et dans le mythe, au moyen d’une loi qu’on pourrait appeler loi d’inversion symétrique », tel le fait « qu’à Argos, les jeunes filles arboraient une barbe à l’occasion de leur mariage », alors que « selon Hérodote, les Argiens adultes doivent être entièrement glabres » (op. cit. p 163-164)

Un aspect important de ces études est, comme l’indique Vidal-Naquet, celui des frontières –lui-même fait le lien avc des questions contemporaines- et celui de l’initiation civique. De manière plus générale, c’est bien la question de la politique qui préoccupe l’auteur, dans une approche à la fois locale et comparative. Et ce qui rend cette approche encore plus fructueuse, c’est le fait que Vidal-Naquet se réclame ouvertement d’une série d’historiens qui, à leur manière et dans des approches diverses, cherchent avec le même type de questionnement : ainsi Vidal-Naquet dit-il sa reconnaissance à des « maîtres » comme Moses Finley (chassé de son université à l’époque du mac-carthysme), Jean-Pierre Vernant (dirigeant de la résistance anti-nazie), avec lequel il a écrit des études comme « Mythe et tragédie en Grèce ancienne » (1973) ou Arnaldo Momigliano, juif italien interdit d’enseignement par Mussolini et ayant étudié les « Sagesses barbares » (1976). Et de nombreux chercheurs ou chercheuses –citons Nicole Loraux, malheureusement morte très jeune-travaillent aujourd’hui dans la même voie, contribuant à une interrogation nouvelle sur bien des aspects de l’antiquité.

Un aspect passionnant des écrits de Vidal-Naquet, c’est son étude du regard sur la Grèce antique selon les époques ou les périodes, en lien avec les situations politiques. Ainsi, il a judicieusement relevé les préoccupations pro-spartiates des dirigeants de la Révolution française : « Sparte est le modèle avec lequel Robespierre et Saint-Just voient leur propre société comme transparente, comme idéalement unifiée, repoussant dans son essence même le conflit des classes, des intérêts ou des partis, ne connaissant que des traîtres ou des fripons qu’il est licite d’éliminer au nom de ces « hommes purs » dont Robespierre parle encore le 9 Thermidor. La Sparte de Robespierre et de Saint-Just incarne tout à la fois le refus de l’histoire et un refus éperdu du politique. » (La démocratie grecque vue d’ailleurs, 1990, p 225). De même a-t-il montré l’impossibilité d’appréhender le monde antique de certains historiens de droite, tel ce soporifique prof de la Sorbonne affirmant il y a peu d’années que Lévi-Strauss, Dumézil ou autres, ça ne comptait pour rien! Ne serait-ce que pour avoir ainsi mis en relief le rôle de l’idéologie quand tant de serviteurs du système proclament la fin des idéologies, Vidal-Naquet mérite toute notre estime! Son dernier livre, L’Atlantide, peut être lu ainsi : comment, pour des raisons idéologiques, une construction intellectuelle de Platon, a-t-elle été prise comme réalité géographique par des gens sérieux ou fantaisistes qui pour certains se battent encore entre eux pour revendiquer l’emplacement présumé de la mythique cité engloutie!

Dernier trait ici présenté de son œuvre, qu’on retrouve souvent dans ses nombreuses préfaces, comme celle qu’il a rédigée pour les Mémoires de Macriyannis (traduction de Denis Kohler en 1986) : le constant va et vient entre l’antiquité et différentes époques, dont la nôtre. Exemple : « L’humiliation du colonisé, Makriyannis la ressent profondément, à la mesure de ce que fut la Grèce : «quel peuple barbare en a jamais traité un autre comme les Français se comportent avec les Grecs?« Cette question n’a pas fini d’être posée. »  (p. 7)  Son intention dans ce cas n’est surtout pas de rechercher des similitudes au nom de valeurs éternelles, mais d’aider, à l’aide de ressemblances et de différences, à mieux réfléchir notre passé et notre présent, pour aider à nous situer. Relevons une page d’un de ses derniers livres, Le Miroir brisé (2002) : « Oserai-je le dire? Ce qui, à mes yeux, fait écho à la tragédie athénienne, n’est pas telle ou telle pièce de théâtre, mais bien cette série de représentations politiques(italiques de l’auteur) à l’usage des masses que furent les procès de Moscou dans les années 1936-38 ou de Budapest, Sofia et Prague, sans oublier Tirana, à la fin des années 40 ou des années 50. La différence est évidente. Ces procès se terminent par une balle dans la nuque ou une corde autour du cou. Mais où est la ressemblance? Il s’agit de grands personnages de l’Etat que l’on brise. La dimension théâtrale est manifeste. Chaque acteur, accusé, procureur, président, avocat, joue un rôle qu’il a appris par cœur au cours des semaines ou des mois qui précèdent. Si un acteur s’écarte de son texte, comme cela arriva à Sofia au procès de T. Kostov, c’est toute la représentation qui est mise en question. Quand le rideau tombe, le héros est bon pour la mort. Sommes-nous vraiment si loin de la tragédie athénienne ou de celle de Shakespeare? » (p. 51)

Enfin, il ne faut pas oublier dans la constitution de l’œuvre de Vidal-Naquet son rapport à la Grèce actuelle. Son premier voyage –de noces- eut lieu en 1952 : « Nous fabulions naturellement sur un certain nombre de sites et de musées,  mais ce n’était pas un pays mort que nous allions visiter. Depuis la libération d’Athènes en octobre 1944, la Grèce et ses guerres civiles successives avaient occupé une place considérable dans le romantisme révolutionnaire. En hypokhâgne (note : classe préparatoire aux concours des grandes Ecoles d’enseignants, équivalant à la première année universitaire), durant l’année scolaire 1947-48, plusieurs de nos camarades avaient parlé de rejoindre les andartes, les partisans grecs. La Grèce faisait partie d’un domaine réservé à l’Occident, notamment dans le partage esquissé par Churchill et Staline à Moscou en novembre 1944. La droite, que nous appelions «monarcho-fasciste » et qui n’était pas totalement indigne de cette appellation, avait fini par l’emporter. » (Mémoires, I, p. 265). Notons que lors de ce voyage, Vidal-Naquet était muni d’une lettre à l’attention de Roger Milliex, alors sous-directeur de l’Institut Français d’Athènes, établissement que certains présentèrent alors au jeune couple comme « entre les mains des communistes français ». Même si Vidal-Naquet note ironiquement que c’était « très excessif » (p. 266), il faut souligner à quel point des personnages comme Roger Milliex, mort lui aussi au début de cet été, étaient représentatifs d’une amitié franco-hellénique fondée sur des valeurs démocratiques en actes… Et de fait, jamais Vidal-Naquet n’eut la tentation du splendide isolement dans la béate contemplation des paysages antiques (il note d’ailleurs que parmi les profs connus d’histoire grecque antique, seuls un ou deux proclamèrent leur soutien à la junte des colonels). Autre voyage : « Naxos n’est pas pour nous le lieu où fut abandonnée Ariane, mais un Kastro vénitien où nous avons habité chez des amis, Phoébé Giannitsi et Aristide Antonas; un village, Apiranthos, où Manolis Glezos, un héros moderne qui arracha le drapeau nazi de l’Acropole, se promène dans les rues, où un petit musée, non loin d’un sublime restaurant, contient des reliefs de l’Age de bronze. » (Mémoires II, p. 313).

Bien sûr, cette approche de la Grèce s’est concrétisée et renforcée lors de la junte des colonels. Vidal-Naquet a alors apporté tout son soutien à la résistance populaire. En témoignent ces quelques lignes de Stella et Dinos Georgoudis (Le Monde, 2-8-2006) : « Penseur et acteur, comme on sait, du contemporain, il était aussi un passionné de la Grèce moderne et de son histoire. En témoignent son aide sans faille, sa disponibilité, sa présence efficace et bénéfique aux côtés de tous ceux et celles qui, en Grèce ou en France, luttaient contre la dictature des colonels (1968-1974). En leur nom, nous tenons à lui dire, avec ce dernier adieu, un grand merci. » Mais aucune idéalisation non plus de la Grèce moderne chez Vidal-Naquet : « Si j’ai admiré la résistance aux colonels, j’ai détesté le nationalisme qui a explosé lorsque l’ex-République yougoslave de Macédoine s’est proclamée indépendante sous ce nom « usurpé » en 1991. » (Mémoires II p. 314) 

LE MILITANT DES JUSTES CAUSES

Pierre Vidal-Naquet a certainement représenté la figure à la fois classique et actuelle de ce qu’on appelle l’intellectuel engagé. Héritier comme on l’a mentionné de la tradition dreyfusarde, il a su utiliser l’arme de la presse dans le même esprit qu’Emile Zola avait écrit le célèbre article « J’accuse! » qui a tant aidé à faire avancer le procès du capitaine Dreyfus vers son innocentement, et on ne compte pas les tribunes libres ou les appels signés par Vidal-Naquet. Et en même temps, il a su quel rôle précieux est celui de l’action collective, et il a activement participé à de nombreux comités, comme l’ont fait d’autres intellectuels connus tels Jean-Paul Sartre ou Michel Foucault. Ce qu’il faut peut-être rappeler, c’est que prendre position publiquement pour une cause considérée comme juste demandait et demande souvent beaucoup de courage, une cause juste n’étant pas forcément populaire! Entre autres conséquences, Vidal-Naquet fut suspendu de ses fonctions d’enseignant en 1961 pour avoir signé le Manifeste des 121 contre la guerre d’Algérie.

Les engagements de Vidal-Naquet ont été nombreux, les plus connus et peut-être les plus importants furent ceux contre la guerre colonialiste de l’Etat français en Algérie (ce qui entraîna un manque d’enthousiasme permanent de sa part face à Mitterrand ministre de l’intérieur dans cette période…) et en particulier contre la torture par les militaires (au rang desquels le sinistre Le Pen) des militants algériens … ou français : son rôle fut décisif dans la dénonciation en 1957 de l’assassinat par les militaires français de l’universitaire français militant anti-colonialiste à Alger Maurice Audin, et ce fut à cette occasion qu’il écrivit sa première lettre (au Monde) en faisant mention de ses fonctions universitaires. Cette longue bataille liée à d’autres eut un effet important dans la prise de distance de la population française par rapport à la sale guerre menée en Algérie, dont on sait par ailleurs qu’elle a été l’occasion d’une différenciation politique entre la direction du Parti Communiste et une série de militants, dont ceux qui allaient former la JCR autour d’Alain Krivine et Daniel Bensaïd. Autre engagement important, en dehors de sa participation à mai 68 : la solidarité avec la lutte de libération au Viet-Nam, dans laquelle la gauche révolutionnaire joue un rôle important dès avant 1968. Mais une lutte de longue haleine dans laquelle Vidal-Naquet s’est engagé jusqu’à sa mort, c’est celle contre la politique d’agression d’Israël : dans cette bataille épuisante, Vidal-Naquet, se définissant comme juif pour la paix, a depuis longtemps tracé un axe qui était celui de la coexistence de 2 états palestiniens et israélien. Bataille courageuse, puisque lui valant comme à tous les juifs français se battant contre la politique impérialiste des Sharon et des Pérès au minimum des insultes de la part des organsisations sionistes, mais bataille assurée par sa rigoureuse connaissance des questions d’histoire juive de l’antiquité à nos jours, et appuyée par une lutte sans concessions contre tous les « assassins de la mémoire », expression désignant ceux qui osent remettre en cause l’existence de camps d’extermination nazie. De ce point de vue, la mort de Vidal-Naquet est une lourde perte pour les défenseurs de la paix et de la coexistence en Palestine.  

Comment Vidal-Naquet se définissait-il politiquement? S’il a été assez proche du Parti Communiste français pendant sa jeunesse, il explique qu’il n’a jamais eu d’illusions sur ce parti, à la fois grâce à des rencontres de militant-e-s ouverts comme Madeleine Rébérioux, et grâce à des lectures précoces de Léon Trotsky ou de David Rousset (ce qui fit qu’il ne fut pas impressionné par le rapport Krouchtchev en 1956, qui « se limitait à révéler les crimes commis par Staline … contre les staliniens, ceux qui l’avaient soutenu sans réserve lors du congrès de 1934. » (Mémoires II, p.22). Par les temps présents, il est bon de rappeler sa position de principe : « Cela dit, dans le débat actuel, qui couve depuis plusieurs décennies mais qui a éclaté après 1991 et la mort de l’URSS, ma position est claire : oui, je crois qu’il est légitime de comparer Staline à Hitler; oui, je crois, comme David Rousset, qu’il est légitime de comparer Karaganda et Bûchenwald. Non, je ne crois pas qu’on puisse comparer un communiste français à un SS, et je ne crois pas non plus qu’on puisse mettre sur le même plan Auschwitz et le Goulag. » (idem, p. 349).

            En fait, Vidal-Naquet s’est toujours présenté comme militant hors parti, définissant ainsi sa position : « Je suis anarchiste, si vous voulez. Le mot ne me fait pas peur, même si je n’ai aucun rapport avec les organisations anarchistes. Je me méfie à l’extrême de l’Etat. Je sais bien qu’on en a besoin. La notion de service public, par exemple, m’est tout à fait chère. A titre personnel, j’ai été professeur. Mais je me méfie de l’Etat en tant que pouvoir. » (Le Monde , 8 juillet 1997). Dans le même entretien (débuts du gouvernement de la « gauche plurielle »), Vidal-Naquet précise sa recherche, qu’on trouve aujourd’hui d’une actualité toujours brûlante un an après le referendum sur la cosntitution européenne de mai 2005, de ce que doit être un positionnement de gauche : « Je suis toujours de gauche, mais j’entends rappeler que le soutien à la gauche dépend de ce qu’elle fera (….) J’ai parfaitement conscience que si la gauche ne réussissait pas, ce qui viendrait ensuite ne serait pas la droite, mais Le Pen. »  Autant dire que Vidal-Naquet répondait ici par avance aux amis de Lionel Jospin qui ont osé prétendre, après l’exclusion du candidat socialiste au 2ème tour de l’élection présidentielle et la participation du candidat fasciste, que c’était la faute des candidatures d’extrême-gauche!

            En même temps, Vidal-Naquet indique sa sympathie pour le groupe Socialisme ou Barbarie (Castoriadis, Lefort) et sa thèse de la bureaucratie devenue classe dirigeante, et cela contre Trotsky. Ses remarques sur le maoïsme français sont réjouissantes : « En particulier, je ne fus pas le moins du monde tenté par la vague maoïste. Par souci d’information, je m’abonnais à Pékin-Information, journal bien imprimé dans un bon français et qui me parvenait une fois sur quatre avec des timbres de collection. Le simplisme de cette presse m’épouvanta (…) Je ne parvenais pas à comprendre comment des personnes intelligentes, comme les normaliens disciples de Louis Althusser, pouvaient avaler de pareilles calembredaines. » (Mémoires II, p. 192) Sans commentaires! Evoquant les groupuscules de et d’après mai 68, il écrit : « Un seul était, ou paraissait être, dans l’axe du mouvement : la « Jeunesse Communiste Révolutionnaire » qui, après avoir été dissoute avec les autres groupuscules le 12 juin, donna naissance à la Ligue communiste révolutionnaire qui existe toujours. Mais ils étaient foncièrement léninistes, ce que n’était pas le « mouvement ». (idem, p. 289). Cela dit, et même si cette indication est suivie d’une radicale caractérisation des mots d’ordre lambertistes (OCI, devenue PT) comme « passablement grotesques » et illustrant « le modèle même du discours clos » (autrement dit : une secte), l’important est ailleurs que dans les références organisationnelles. Il est plutôt dans l’ancrage politique de Vidal-Naquet : « Y a-t-il un rapport entre mon activité d’historien de la Grèce et mon activité publique, voire politique? Ma réponse est un oui, nuancé comme il se doit. » (idem, p. 239). Et cela est illustré par le recours à Thucydide pour un positionnement politique de veilleur critique permanent : « je citai longuement, non pour la dernière fois, une page célèbre de Thucydide sur l’inversion des valeurs pendant la guerre du Péloponnèse : «On alla jusqu’à changer le sens usuel des mots. (…) Une audace irréfléchie passa pour un dévouement courageux à son parti, une prudence réservée pour lâcheté déguisée, la sagesse pour la marque de la couardise…« » (idem, p.186). Si l’on pense aux méthodes des actuels moyens de communication dans la lutte de classe, on comprend que ce rôle de veille critique active est fondamental.

            L’action politique de Vidal-Naquet est donc celle d’une fidélité à des valeurs humanistes, qui feront d’ailleurs qu’il exprimera son estime pour des historiens pas forcément de gauche, à partir du moment où ils agissent honnêtement. Ses actions pour défendre des causes ressenties comme justes ne l’ont pourtant pas mis à l’abri d’erreurs, qu’il a pour la plupart reconnues : ainsi son action auprès de Mitterrand pour faire libérer un prisonnier qu’il croyait innocent et qui à peine libéré suite à son action, va commettre des viols, comme il en avait été accusé auparavant. Sur un tout autre plan, Vidal-Naquet va s’engager en 1991 dans une action de soutien à l’agression impérialiste de Bush (père) en Irak. Ses raisons, livrées dans Libération (28 janvier) : « Maintenant que la guerre est lancée, mieux vaut la gagner. » Même s’il était avant guerre avec les pacifistes, ses arguments portent sur la dangerosité de Saddam Hussein , qui veut la guerre et risque de provoquer un basculement des opinions publiques arabes du côté des républiques de type islamiste. » Même s’il dénonce justement dans cet entretien « la politique criminelle des gouvernements israéliens depuis plusieurs années, leur refus absolu de négocier avec l’OLP », sa conclusion , sous forme d’interrogation , est une mise en cause du mouvement pacifiste, qui fut bien sûr secoué par cette prise de position tellement inattendue. Dans Rouge (7-2-1991), c’est Michel Warshawsky qui lui a alors répondu depuis Israèl, affirmant que qu’ « une victoire des puissances occidentales sur le monde arabe, et Vidal-Naquet reconnaît que c’est de cela qu’il s’agit, qu’on l’ait voulu ou non, signifie un grand pas en arrière, peut-être définitif, dans la voie d’une solution autre que la libanisation à mort du conflit israélo-palestinien. » Quinze ans après, on mesure à quel point l’agression de Bush père a effectivement multiplié la violence et l’impasse politique dans toute la région. Citons encore ces très belles lignes de notre camarade, en forme d’hommage attristé à Vidal-Naquet : « Il faut être un grand optimiste pour lutter comme Juif en France contre la politique des gouvernements israéliens, et ce n’est pas un des moindres crimes de Saddam que d’avoir pu entamer l’optimisme courageux d’un Vidal-Naquet et le pousser, ainsi que de nombreux autres gens de gauche, à espérer une victoire américaine dans la guerre du Golfe. C’est le propre de l’optimisme que de rejoindre la cause des petits, qui souvent semble une cause perdue. Le pessimisme, lui, fait qu’on s’en retourne au pouvoir qui apparaît être, malgré l’expérience qui, toujours, contredit cette apparence, le seul garant de notre liberté et de nos droits. Pour une fois, Vidal-Naquet a succombé aux pièges du pessimisme. » Je ne sais pas ou je ne me rappelle plus si Vidal-Naquet avait répondu à Warshawsky, ni s’il était revenu sur cet étrange positionnement. Ce qui est sûr, les paroles de notre camarade en témoignent, c’est qu’il était hors de question d’accuser Vidal-Naquet d’un quelconque reniement, mais bien plutôt de déplorer le choix fait à ce moment-là par un ami qui et avant et ensuite s’est engagé dans la défense des opprimés. Comme le rappelle dans le Monde du 25-8-2006 Jean-Pierre Vernant, qui évoque sa fraternité avec lui, Pierre Vidal-Naquet, « d’un courage intellectuel et physique total »,  « était toujours en première ligne, habité par une passion, pas celle de démontrer une thèse, mais par la passion de la vérité. » « Un grand bonhomme, un grand ami » s’en est allé. 

Christos IONAS

25-08-2006


[Voir aussi le texte publié en grec] 

Σπάρτακος 86, Σεπτέμβρης 2006

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